Imaginer le paysage originel


Table des matières

Contexte
Intentions
Objectifs de l’activité
Déroulement
Formes d’intelligence
Conceptions du paysage
Transfert potentiel

Contexte

Cette activité est à programmer avec d’autres pour contribuer non seulement à une sensibilisation aux paysages qui nous entourent mais aussi à une réflexion sur la vie et son caractère éphémère et fragile, à l’échelle des temps géologique. L’IEP est disponible pour organiser sur mesure un programme de formation d’animateurs sur ce sujet, d’un ou deux jours, pour des groupes de 8 à 15 personnes.

Intentions

L’histoire géologique de la terre est quelque chose de difficile à saisir pour tout un chacun, tant les échelles de temps et d’espace nous échappent. Pourtant, dans une perspective d’éducation relative à notre environnement, il nous importe d’arriver à vulgariser ces notions afin de contribuer à développer chez chacun une conscience planétaire profonde, à provoquer une émotion qui contribue à construire un ancrage territorial teinté de cette prise de conscience.

L’intention poursuivie par cette activité est que chacun ressente et pense désormais chaque paysage rencontré comme un morceau de la planète ancré profondément dans l’histoire géologique de cette dernière, une histoire qui nous amène à prendre du recul par rapport à nos préoccupations quotidiennes.

Objectifs de l’activité

- Etablir une connexion avec l’histoire des lieux, depuis la nuit des temps, par le biais d’une histoire romancée de la genèse du paysage.

- Faire appel à l’imaginaire pour faciliter un voyage dans le passé lointain et pour redonner vie à une histoire réelle.

- Rejoindre, par le roman de fiction, la force des événements naturels qui se sont produits depuis des centaines de millions d’années. Machine à remonter le temps géologique, dans laquelle embarquer devant chaque paysage, pour l’accueillir comme un socle ancré dans l’histoire de la terre, dont les traces silencieuses nous laissent deviner les extraordinaires soubresauts.

Déroulement

Lieu : un lieu où affleurent des roches du sous-sol, auprès desquelles on peut s’asseoir confortablement (si possible dessus).

Chaque participant s’installe confortablement sur un bloc de pierre. Recueil d’impressions sous forme de quelques mots. Puis l’animateur invite les participants à fermer les yeux et à se laisser emmener par l’histoire qu’il va raconter et qui va durer 7 minutes. Suit un récit romancé de l’histoire géologique du paysage, composé par le formateur à partir d’informations rigoureuses sur le plan scientifique (voir ci-dessous pour l’histoire du Condroz). A la fin, les participants rouvrent les yeux. Certains décident de se regrouper sur le chemin pour discuter. D’autres veulent profiter de ce moment pour rester en contact, en silence, en solitaire, avec le paysage, produit actuel de mille paysages révolus. L’activité se termine par un partage du vécu.

Formes d’intelligence

Nous avons développé dans un autre article l’intérêt de diversifier les manières d’apprendre et de repérer quelles formes d’intelligence une activité stimule.

Cette activité mobilise particulièrement les intelligences visuospatiale, verbolinguistique, logicomathématique et intrapersonnelle.

Elle convient particulièrement à ceux qui aiment :
- visualiser mentalement une situation non observable directement, rêver, imaginer une histoire ;
- écouter un récit romanesque ;
- être en contact avec la nature, ressentir des émotions.

Type d’approche écopédagogique : sensorielle, affective.

Conception du paysage

Nous avons développé, dans un autre article, l’importance de clarifier la conception du paysage qui est en jeu (distinguer si nous considérons le paysage comme un objet ou comme une représentation) et quels aspects sont pris en compte. Dans cette activité, c’est l’aspect "milieu naturel" du paysage qui est mis en avant, dans une double perspective : comme un objet que l’on peut toucher, observer et décrire, mais aussi comme un élément susceptible d’éveiller notre imagination, de nous séduire et de motiver notre désir d’en apprendre un peu plus sur son histoire.

Transfert potentiel

Il est souvent utile, lorsqu’on tente de comprendre des événements actuels, de remonter jusqu’à la nuit des temps. C’est ce que nous apportent de plus précieux les écrivains historiens qui tentent de brosser de larges fresques historiques, de nous faire saisir ce qui pouvait se vivre à une époque lointaine mais éclairante pour notre compréhension du monde d’aujourd’hui, à travers des romans rigoureusement documentés.

Une histoire géologique est toujours composée de constructions (de substrats rocheux), d’invasions (marines ou glaciaires) et de destructions. L’analogie avec les civilisations qui se succèdent sur un territoire donné peut donner à réfléchir, à relativiser l’importance accordée à telle ou telle construction humaine et, paradoxalement, à en souligner la fragilité. Si même les montagnes les plus élevées sont incapables de résister au changement climatique et être rabotée par la montée des flots !

Aujourd’hui, des écosociosystèmes sont en train de disparaître sous nos yeux, des villes sont rasées par les guerres, des rivages sont menacés, des populations migrent pour trouver une nouvelle terre où s’installer. De temps à autres, un séisme nous fait sortir de notre sécurité illusoire, nous invite à nous préparer mentalement à pouvoir tout reconstruire, à ne pas nous accrocher à ce qui est, à accepter le changement, qu’il soit lent ou brutal, qu’il soit imputable à l’homme ou aux seuls phénomènes naturels.


Texte narratif composé par Gabriel de Potter pour raconter l’histoire du poudingue dans le Condroz liégeois.

Ils sont tous là. 24. Ils sont tous venus. Ils sont tous assis, comme ils le peuvent au milieu d’un décor chaotique et grandiose. L’un a une fesse dans un coussin de mousse humide, l’autre a une vertèbre sur une arête rocheuse. Mais Diable, quelle est la compagnie qui a installé de si mauvais fauteuils au public pour proposer son spectacle ? Soit, le confort est précaire, mais il faut bien s’en accommoder. Chacun cale son corps de son mieux. Mais il semble que le spectacle commence déjà. Ne bougeons plus !

Une brume épaisse commence à envahir la scène. Cette brume est blanche comme toutes les brumes. Les éléments du décor s’estompent les uns après les autres. Bientôt c’est le brouillard opaque qui nous entoure. Plus rien à voir. Si ce n’est cette silhouette qui s’approche lentement de nous. Elle semble flotter entre deux airs, juste à notre hauteur. Elle n’a pas l’air dangereuse.

Avez-vous déjà vu, sur un champ de foire, ces attractions qui proposent un circuit où l’on monte dans une voiturette pour entrer dans " le temple des horreurs " ou " le tunnel des monstres " ou encore le " parcours fantôme ". La silhouette est maintenant devant nous, à quelques mètres. Elle a accosté en douceur et sans bruit sur un rivage imaginaire et nous sommes sur la grève. Elle est superbe, elle est immense. Elle a comme une proue de bateau, tout en cuivre. On peut aisément compter les sièges : il y en a 24.. Inexorablement attiré, chacun d’entre-nous se dirige vers elle. C’est facile, nous sommes comme elle en apesanteur. Chacun s’installe. Il y a trois sièges de front. Les sièges font penser à ceux de vieilles salles de concert : velours rouge, avec ci et là une déchirure dans le tissu laissant apparaître le rembourrage en paille.

Chacun saisit la main courante, en cuivre elle aussi, située devant lui à hauteur des cuisses. Son contact est froid. Personne ne sait s’il faut rire, s’inquiéter. En fait personne ne pense à çà. Tout-le monde semble s’abandonner, pressentant l’imminence d’un départ. À l’avant, les trois personnes assises au premier rang mangent du regard les trois leviers situés sur le petit tableau de bord en bois poli. L’une des poignées est gainée de cuir noir, l’autre de cuir rouge, la troisième de cuir naturel.

Fébrilement, un des passagers de la première rangée approche la main du levier rouge. Toutes les autres mains se crispent sur la barre métallique. À mesure que le levier s’enfonce, une sourde vibration s’empare du vaisseau. Quelques fragments de seconde plus tard, chacun est projeté dans le fond de son siège. Impossible d’ouvrir les yeux, le vent est trop fort. Les visages sont crispés, agressés par les éléments. Dans un véritable tourbillon se succèdent vent, pluie, froid piquant, froid insoutenable, vent, neige, vent, neige, moments de douceur, rayons de soleil, soleil brûlant, chaleur insoutenable

N’en pouvant plus, le deuxième passager de la première rangée cherche à tâtons le levier noir. D’un coup, il le rabat vers lui. Immédiatement, les vibrations cessent. La vitesse tombe à zéro. Chacun est projeté vers l’avant. Le vaisseau vient de percuter quelque chose de mou. Silence. Chacun tente de reprendre son souffle.

Il fait jour, il fait chaud, très chaud. Une énorme odeur de vase se dégage. L’humidité est maximale. La peau devient instantanément moite. Chacun se penche et scrute le paysage : le vaisseau s’est abîmé dans un marais qui paraît sans fin. La végétation est luxuriante. Toujours le silence. Seules bruissent dans le vent les feuilles des quelques arbres croissant aux alentours.Les passagers ressentent la fièvre des explorateurs des nouveaux mondes.

Rapidement, les décisions sont prises, un tiers ira vers le Nord, un tiers vers le Sud, un tiers vers l’Est dont le paysage ressemble à celui que l’on voit vers l’Ouest. Rendez-vous avant le coucher du soleil. Deux personnes se portent volontaires pour la garde du vaisseau. Mais le garder contre l’attaque de quoi ? De qui ? Les réflexes de survie leur imposent de repousser cette question.

La progression du groupe " Ouest " est extrêmement pénible. Les pieds s’enfoncent dans une couche instable faite de galets mêlés de boue. Ils traversent - à gué ; une, puis deux, puis trois rivières, très proches l’une de l’autre. L’eau leur arrive à la taille. Leurs pieds glissent sur les cailloux du fond. Arrivés enfin sur une bande sableuse, ils s’affalent, éreintés. Ils ont réalisé 5 km.

La progression du groupe " Nord " commence aisément. Rapidement extrait du marais, le groupe marche à pas rapides au travers d’une zone sableuse plate. Mais rapidement, la suite s’annonce beaucoup plus ardue. La chaleur de plus en plus sèche déshydrate les corps. Le sable laisse maintenant place aux rochers. La pente s’accentue et c’est bientôt un paysage montagneux semi-aride qui se dresse devant eux. Toute une chaîne de sommets, de Sud-Ouest en Nord-Est. Le coeur palpitant, chacun s’adosse à un rocher et contemple. Ils ont réalisé 15 km.

Quant au groupe " Sud ", il fut le dernier à revenir au vaisseau. Celui-ci s’est entre temps transformé en véritable chaudron à paroles. Ca bouillonne de commentaires, de cris, de questions, d’essais de descriptions quasi impossibles. On vit alors enfin arriver le groupe " Sud ". Ils courent dans le marais, trébuchent mais peu importe. Leur visage est comme exalté. Complètements trempés, ils montent à leur tour sur le vaisseau. À nouveau, gestes, cris, rires, essais désespérés pour dire l’impossible à dire. Ils ont rencontré la mer. Une mer chaude, une mer de corail, une mer transparente, une mer de poissons gros comme le poing et cuirassés comme les guerriers antiques. Ils ont réalisé 10 km.

Le soleil commence à baisser. Chacun vibre de mille sensations. Calmement, le troisième passager du premier rang dirige sa main vers le levier recouvert du pommeau de cuir naturel. Lentement, il l’actionne.

Cette fois, chacun est recroquevillé et protège son visage. Le même phénomène décrit lors du départ se produit. Le troisième conducteur du temps ne sait que faire. Quand relever le levier ? À l’instinct, à l’intuition, il finit par le relâcher. Le vaisseau s’arrête en douceur. En quittant un à un sa place, chacun a le temps de remarquer le compteur incrusté dans le petit tableau de bord en bois poli. Il y est écrit un chiffre : 385 000 000. Chacun quitta le vaisseau de manière solennelle.

Épilogue

En fait, jamais ce vaisseau n’a voyagé dans l’espace. Il n’a jamais quitté l’endroit où vous êtes assis. Il a voyagé dans le temps. Très exactement jusqu’il y a 385 millions d’années. Les rochers sur lesquels vous vous trouvez sont composés de galets enfermés dans une gangue de boue durcie. Ils sont l’étrange mémoire du grand marais côtier, celui qui a été parcouru par le groupe "Ouest".


Pour citer cet article : Collectif, « Imaginer le paysage originel », in "Cadre de vie", répertoire d’outils créés par les formateurs de l’Institut d’Eco-Pédagogie (IEP), novembre 2012
URL : http://www.institut-eco-pedagogie.be/spip/?article340






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