Un modèle pédagogique global pour une approche du paysage fondée sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC)


A la demande : formation à l’utilisation de cet outil (groupes de 5 à 15 personnes)
Renseignements : info@institut-eco-pedagogie.be


Construire des hyperpaysages

La thèse porte sur l’existence de relations réciproques entre l’apprentissage de l’espace sur les plans moteur, perceptif et conceptuel, et le développement d’un mode privilégié de pensée, tantôt « linéaire », tantôt « systémique », ou encore « de la complexité ». Elle s’est affinée en considérant l’intérêt pédagogique des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui intègrent la possibilité de concevoir et « parcourir » des environnements virtuels.

C’est alors qu’est né le concept original d’hyperpaysage, néologisme proposé par Michel Ericx, formateur à l’Institut d’Eco-pédagogie, que l’on peut définir grossièrement comme une visite virtuelle de paysage à partir d’une image panoramique « cliquable ».

Mais que pourrait apporter de neuf une démarche d’apprentissage fondée sur la conception et la réalisation d’un hyperpaysage ? Certains auteurs, s’inscrivant dans le courant de la cognition expérientialiste qui considère que l’expérience physique conditionne toutes les autres, pensent que la conception et l’interaction d’environnements virtuels viennent en complément des expériences physiques et corporelles comme façon de développer le raisonnement abstrait en s’appuyant sur l’action dans l’espace, réelle ou virtuelle.

S’appuyant notamment sur les travaux de Johnson (1987) et de Lakoff et Johnson (1985), J. A. Waterworth (2002) suggère que le corps, dans sa relation au monde spatial réel ou virtuel qui l’entoure, est un lieu d’ancrage pour l’activité mentale. Lakoff et Johnson pensent que des images-schémas issues de notre expérience incarnée se constituent progressivement dans notre cerveau, sortes de « structures récurrentes, chargées de sens, qui traduisent notre expérience principalement au niveau des mouvements de notre corps dans l’espace, de notre manipulation d’objets et de nos interactions perceptives » (Fastrez, 1999). Ces images-schémas exprimeraient par exemple notre perception des notions de force, d’équilibre, de centre-périphérie, de partie-tout, de cycle, d’échelle. Ces structures organiseraient nos représentations mentales à un niveau plus général, plus abstrait que le niveau auquel nous formons ces images mentales.

La construction d’hyperpaysages impliquerait-elle des expériences corporelles originales ? Les hypermédias peuvent-ils être considérés comme des images-schémas figures de la complexité ? comme des métaphores spatiales utiles pour l’apprentissage, révélatrices ou inductrices d’une autre façon de penser ?

Selon certains auteurs, du fait que les hypertextes ne peuvent être totalement appréhendés, ni physiquement, ni intellectuellement, l’hypertextualité exige un nouveau corps. Pas un corps qui cherche son plaisir non pas dans les satisfactions fournies par l’achèvement et la clôture d’une chose, mais dans les possibilités de connexion et d’ouverture (H. Bloch et C. Hesse, cités par Bernier, 1998).

Dès lors, la composition d’hyperpaysages panoramiques pourrait-elle modifier notre façon de percevoir et penser notre environnement « réel » ? En particulier, comment amener les élèves à concevoir des hyperpaysages pour développer une intelligence du corps en mouvement qui trouve son moteur dans les possibilités de connexion et d’ouverture tous azimuts ? Y a-t-il moyen, via une structure narrative particulière, que les hyperpaysages fassent comprendre et ressentir à leurs concepteurs la complexité des relations spatiales dans le paysage ? Telles sont les questions qui ont balisé la recherche-action menée en partenariat durant plusieurs années par le Laboratoire de méthodologie de la géographie de l’Université de Liège, que C. Partoune dirige, et par l’Institut d’Eco-Pédagogie.

Outre la clarification théorique d’un cadre conceptuel, la recherche comporta la mise au point d’un outil « hyperpaysage », à savoir une structure hypermédia qui associe un travail sur l’espace et sur l’organisation des informations entre elles, et d’une méthodologie spécifique afin d’aborder la complexité du paysage.

Les chantres de la complexité présentent en effet les hypermédias comme les vecteurs d’une pensée collective reliant ce qui est disjoint, valorisant l’écriture combinatoire et inscrivant dans ses principes la possibilité pour le lecteur de choisir son itinéraire. Les détracteurs mettent un bémol à ces espérances en relevant que l’outil peut rester confiné dans une structure linéaire tout en donnant l’illusion du contraire. Une méthodologie rigoureuse et contraignante s’avère nécessaire pour éviter les pièges de l’absorption dans la technique ou dans le contenu et privilégier de nouvelles voies pour récolter et traiter l’information.

Il a également été jugé nécessaire d’engager la conception d’hyperpaysages au terme d’expériences de terrain initiant les participants à une approche culturelle du paysage et à un positionnement en tant que citoyen, dans l’esprit de la Convention européenne du paysage.

Les changements de mentalité et de comportement requis pour s’inscrire dans cette perspective exigent un travail pédagogique approprié, qui passe par la connaissance des processus de construction des valeurs (les clarifier et en débattre) et des méthodes spécifiques pour y arriver, qui intègre un travail sur les émotions et sur la sensibilité, qui développe également des compétences collectives telles la capacité à dialoguer, collaborer, négocier un projet et mener des actions ensemble.

La collaboration avec l’Institut d’Eco-pédagogie a permis d’inventer et de tester, avec des enseignants et des animateurs, une série diversifiée d’activités articulées.

C’est ainsi qu’un modèle global pour une approche globale du paysage passant par la construction d’hyperpaysages a progressivement été dégagé.

Repères didactiques

La conception et la réalisation d’un hyperpaysage proposant une visite virtuelle de la fagne de Malchamps à Spa a permis de "ressentir et penser" le paysage différemment, par le truchement des expériences émotionnelles et cognitives "réelles" et "virtuelles" permises par les solutions et contraintes techniques retenues (panoramiques défilant à 360 degrés, cartes animées montrant la zone balayée par le regard, étiquettes et zones sensibles dans le paysage, pop-up, liens d’un panoramique à l’autre, information très parcellisée, minipanoramiques en bas de page, architecture réticulée).

L’hyperpaysage de Spa est conçu comme un outil didactique présentant non seulement des solutions techniques originales mais aussi les différents travers dans lesquels nous pouvons facilement tomber. Ainsi, une partie du site évoquant la description classique de paysage (dénommer, définir) est construite selon un schéma linéaire en "flocon de neige" à partir du panoramique, limité par des culs de sacs, tandis qu’une autre nous fait vivre une expérience de la reliance extrême, dans un parcours interprétatif qui tisse des liens avec une centaine de pages où l’on va découvrir des points de vue et des opinions contradictoires, au point d’en avoir le vertige.

Cette nouvelle manière de décrire le paysage, qui part des « clics » possibles ici et là, au gré de la fantaisie de l’observateur ou des associations de connaissances qu’il effectue, est une alternative à la description de paysage classique en trois plans. Elle permet de rencontrer la proposition de C. Tauveron (1999) : « Il conviendrait de leur (les élèves) apprendre que la description n’a pas pour fonction de « faire voir » mais de « donner à voir » au sens de permettre au lecteur de construire ses propres images mentales à partir des stimuli donnés », par un processus de projection et de recontextualisation. Il s’agit de « renoncer au critère de fidélité pour celui d’intelligibilité. (...) Le descripteur ne peut être autre chose qu’un interprète, suscitant de l’interprétation ». Se trouver au centre d’un manège d’où l’on peut, sans le quitter, se téléporter vers d’autres lieux dont on cherche à percer le mystère et donner du sens aux liens créés constitue probablement une expérience originale qui mérite notre attention.

Une dizaine d’expérimentations avec des publics divers ont permis de concevoir et d’affiner un modèle de dispositif à géométrie variable pour apprendre à construire des hyperpaysages dans le sens recherché :
- identifier un certain nombre de compétences spécifiques à acquérir pour concevoir collectivement et réaliser techniquement un hyperpaysage possédant des attributs qui témoigneraient d’une approche complexe du paysage (tab. 1) ;
- déterminer des contraintes relatives au processus de lecture-écriture pour aider les élèves à sortir du modèle linéaire ;
- mettre au point des outils d’aide à la conception et à l’évaluation d’une structure d’hypermédia « systémique » (maquette en 3D, graphe de parcours, modèles graphiques et métaphores de structures).

L’idée d’une image-schéma hyperpaysage pouvant de servir de référence structurelle comme métaphore de l’approche de la complexité reposerait sur les éléments suivants : une vision panoramique pour faire le tour de la question, des étiquettes-ancres pour sortir du chaos, une structure en réseau pour signifier l’interdépendance, des mini-panoramiques en bas de page pour marquer le lien entre chaque élément et le noyau conceptuel de départ (ici, le paysage) et pour renforcer la conscience de l’existence d’un système.

La mise en lumière de cette image-schéma est une étape probablement indispensable si l’on veut donner à l’hyperpaysage en tant que métaphore de la complexité une chance d’être transféré à l’approche d’un autre paysage d’abord, à celle d’une problématique non liée au paysage, ensuite.

Bibliographie

*Partoune C., 2004. "Un modèle pédagogique global pour une approche du paysage fondée sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication", thèse de doctorat, Ulg, 291 p., disponible sur le site de l’ULG. http://hdl.handle.net/2268/106995


Pour citer cet article : C. Partoune, « Un modèle pédagogique global pour une approche du paysage fondée sur les NTIC - résumé de thèse" », in "Cadre de vie", répertoire d’outils créés par les formateurs de l’Institut d’Eco-Pédagogie (IEP), édité en mars 2012
URL : http://www.institut-eco-pedagogie.be/spip/?article372






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